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LE CHEMIN VIENT EN MARCHANT

Par Davina, le chemin du Puy en Velay en 2016

Se lancer sur le chemin de Compostelle, ça ressemble à la chanson de Renaud : « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme ». Moi le Chemin il m’a prise, je me souviens un mercredi. J’étais dans l’étroite et sombre réserve du magasin bio où je travaillais, en ce mois de mars 2016. Je venais d’avoir 33 ans et de quitter mon petit ami avec qui j’avais prévu d’aller passer un mois au Brésil pendant les vacances d’été.

Un mois de liberté retrouvée à combler, un mois entier où la seule question qui m’occupait les neurones tournait alors en boucle : où puis-je partir seule, et en restant en France pour découvrir mon pays, et en voyageant léger, et à mon rythme, et en restant au contact de la nature ?

 
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Beaucoup de « et » laissés en suspens, pendant plusieurs jours, lentement en train d’infuser dans mon cerveau. Et c’est là, dans cette réserve étroite et sombre de mon magasin bio, ce mercredi du mois de mars 2016, en rangeant les paquets de lessive, que l’évidence est arrivée, la « révélation », la certitude absolue qui n’a laissé aucune place à la contestation : « Ma cocotte, tu vas faire le pèlerinage de Compostelle ».

Oui, comme ça, sans prévenir, avec une douce mais ferme autorité qui ne laisse aucune place au « Ah oui mais non ça m’arrange pas parce qu’en fait moi j’ai prévu de … », le Chemin a décidé pour moi. Saint Jacques a dit a dit.
 

C’est là, déjà, « en vrai » que le boulot de pèlerin commence : on se renseigne, tout le temps, tous les jours. On s’équipe, on dépense, beaucoup, on doute, encore plus, on questionne, on s’entraîne un peu en marchant quelques heures par semaine, on se met un peu au jogging mais sans trop de conviction (parce qu’en vrai on n’est pas tellement sportif). On achète un, deux, trois guides, on demande conseil aux copains, on se demande ce qu’on est en train de faire, on prend son billet de train pour le Puy en Velay, et puis un jour le 15 août arrive, jour où on a décidé de partir.

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Le 16 août au matin, après avoir laïquement assisté à la messe journalière des pèlerins, reçu la bénédiction et descendu le magistral escalier de la cathédrale du Puy en Velay, j’ai commencé mon pèlerinage par l’acte qui allait déterminer la suite de ce qui allait être ma vie pour les 4 années qui allaient suivre, qui allait m’amener jusqu’à Santiago puis au Canada : j’ai pris un café.

Ce café, c’est Didier, alors parfait inconnu assis à côté de moi sur le banc à quelques mètres du curé, qui m’a proposé de le prendre pour commencer ce Camino sur une note amicale. Alors que ma raison purement cartésienne m’ordonnait de ne surtout pas accepter « parce que si tu commences comme ça t’es vraiment pas prête d’arriver ma petite dame », j’ai dit oui.

Et c’est ça, cette simple et intuitive décision, ce petit mot rempli d’inconnu et de lâcher prise, c’est ce « oui » qui a permis de planter la graine de ce qui allait devenir ma devise du chemin, ma seule et unique règle qui enjolive aujourd’hui mon existence : « si les opportunités que te présente la Vie ne te mettent ni physiquement, ni émotionnellement, ni mentalement en danger, accepte-les ». À commencer par les cafés. Parce que sur la route, le long de ces 20 ou 25 ou 30 km quotidiens, « arrête toi, tu ne sais pas quand tu pourras boire le prochain ».

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Cette règle d’or du « oui », une fois lancée sur le chemin avec son infini lot de bobos, de courbatures, de coups de chaud, de coups de fatigue, de flemme, de ras-le-bol, de « mais qu’est-ce que je fiche là ? », elle s’applique pour tout : les coins d’ombre, les points d’eau, les terrasses, les épiceries, les douches chaudes, les apéros avec les autres pèlerins, les machines à laver, les matelas confortables, les moments de paix, assis sous un arbre, à déguster une poignée d’abricots secs. Le chemin de Compostelle, c’est ce retour à la vie qui a vraiment de la valeur, dans ses cadeaux les plus infimes et les plus inattendus.

Mais ne nous méprenons pas : on en bave vraiment ! Et surtout, surtout au début. Un ami qui l’avait fait quelques années auparavant m’avait prévenue : les trois premiers jours, ça va être l’enfer. Le Purgatoire. Tu vas te demander comment c’est possible d’avoir autant mal à des muscles dont tu ignorais totalement l’existence.

Et puis, au bout du quatrième jour, le changement s’opère : tu as déjà un peu moins mal, tu savoures déjà un peu plus, et parce que tu as tenu bon jusque-là, tu ressens une savoureuse fierté qui te fait continuer, et puis encore, jusqu’à ce que le jour où il faut t’arrêter, tu te dis que c’est bien trop tôt.

Parce qu’en plus, dans cette « quête de soi » où tu pensais découvrir la solitude méditative la plus exemplaire, tu découvres la deuxième règle d’or de Compostelle : sur le chemin, tu ne marches jamais tout seul. Ou alors, c’est que tu l’as vraiment choisi. Après 4 années successives sur les routes, après avoir marché plus de 1500 km, j’ai pu oublier un bon paquet de paysages, de villes, de lieux. Mais je n’ai oublié personne. Tous les amis pèlerins dont j’ai croisé la route ont rajouté un bout de Vie à mon Chemin.

Ces instantanés d’existence qui n’engagent à rien, ces moments qui durent ce qu’ils durent, ces gens avec qui la complicité est follement simple et qu’on sait qu’on ne reverra peut-être pas, parce que c’est la magie du chemin. Ces hasards qui n’en sont pas, ces copains qu’on retrouve aux moments les plus improbables, ces amitiés qui sont intenses parce qu’on ne se ment plus et qu’on est tous dans le même bateau, suivant la même route, vivant les mêmes galères et les mêmes joies. Les amis de 2016. Certains que j’ai revus en 2017. En en rencontrant beaucoup d’autres. Certains que j’ai revu en 2018.

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Et puis, septembre 2019 est arrivé. Liberté totale ; chéri, emploi et logement quittés, je reprends mon pèlerinage où je l’avais arrêté l’année précédente : à Saint-Jean-Pied-de-Port. La même auberge, anciennement Buen Camino, rebaptisée « Le Lièvre et la Tortue ». Changement de nom providentiel.

La première personne que j’y rencontre est un canadien, fraîchement débarqué de son Ontario natal pour découvrir les joies du pèlerinage au long cours. Comme l’étape de la traversée des Pyrénées qui nous attend n’est pas la manière la plus facile de commencer une marche, il me propose de faire équipe pour se soutenir, alléger le poids des 7 h d’ascension, anticiper les coups durs, être là en cas de besoin de porter secours.

Première règle du chemin : je dis oui. Et la simplicité de notre duo s’installe, tranquillement, notre complicité pélerine qui nous permet de marcher au même pas pendant des heures et des heures sans avoir forcément
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besoin de parler. Surtout que mon anglais imparfait et son français beaucoup trop rudimentaire nous invitent à nous concentrer sur l’essentiel, la magie du silence, le langage des gestes, le plaisir de ne plus parler pour ne rien dire.

Nous avons marché ensemble, pendant deux mois, atteignant ensemble Compostelle, et puis continuant, ensemble, jusqu’à Fisterra, au bord de l’Océan Atlantique pour assister au traditionnel coucher de soleil du bout du monde. Sans anticiper. Sans calculer. Sans faire de plans, de projections, sans avoir d’attentes. En nous étant nourri des plus de 80 autres rencontres faites pendant ces 60 jours. Mais en sachant que cette rencontre-là avait plus de sens, parce qu’elle avait réussi à durer dans le temps à partir de rien. Et c’est comme ça que j’étais partie sur le chemin, en ce début 2019 : je n’étais plus accrochée à rien. C’est grâce à ce rien, à ce vide, à cet espace infini dans ma vie à ce moment-là que je me retrouve là où je me sens à ma place, au bon endroit et au bon moment : avec lui, aujourd’hui, au Canada.

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